La désinformation autour des relations RDC-Rwanda a fragilisé la position diplomatique et publique des deux pays.

Publicité

Initialement publié le Global Voices en Français

Image de la une des médias de la RDC, réalisé avec des captures d'écran de la chaîne YouTube de ACP

En septembre 2026, une enquête d'Anthropic a mis en lumière un réseau de faux sites d’information ciblant la République démocratique du Congo. Cette découverte confirme une réalité plus profonde qui échappe peut-être aux journalistes locaux. Les campagnes de désinformation à grande échelle, alimentées par l’IA, sont arrivées dans un conflit où la confiance dans l’information est déjà fragmentée et les ressources manquent cruellement.

Cette révélation devrait alarmer tout observateur des médias africains.  Le réseau a coordonné environ 70 faux sites d'information, alimenté par l'intelligence artificielle, ayant produit au moins 318 articles consacrés au conflit dans l'est du pays, aux relations avec le Rwanda et aux ressources minières contestées. Il s’agissait d’une opération très solide.

Alors que les sites imitaient les médias légitimes, des comptes coordonnés sur X amplifiaient les contenus. L'IA générait des articles ensuite réécrits pour s'adapter à différents publics. Derrière tout cela se tenait, selon le rapport, LKM Company, une agence de publicité française travaillant pour des clients aux intérêts manifestes dans le conflit RDC-Rwanda, bien qu'Anthropic n'ait trouvé aucune preuve d'implication gouvernementale directe.

Publicité

Contacté par Global Voices, Hobab Watukalusu, journaliste  vérificateur des faits, éditeur et responsable du département formation et recherche à Soma Média Lab à Kinshasa ne se montre pas très étonné par cette révélation. Il explique :

Nous n’avions pas identifié cette opération dans toute son ampleur avant sa révélation. Cela montre les limites auxquelles nous sommes confrontés face à des campagnes capables de produire, à très grande échelle et dans des délais très courts, des contenus qui peuvent paraître crédibles et s’insérer rapidement dans l’écosystème informationnel.

Cette affirmation explique clairement sa prise de conscience du au fait que seule une grande entreprise technologique qui dispose des ressources pour détecter ce que les journalistes locaux qui sont les plus proches de la crise ne pouvaient pas voir venir.

Des entraves à la vérification

Les obstacles auxquels font face les vérificateurs de faits congolais révèlent comment la désinformation opère différemment selon les géographies. Hobab identifie les contraintes fondamentales :

L'accès encore difficile à l'électricité, à une connexion Internet stable et abordable, ainsi que le coût élevé de la vie constituent des contraintes réelles pour les professionnels de l'information.

En RDC où les journalistes sont déjà submergés par la couverture d'un conflit militaire actif, analyser du contenu potentiellement généré par l'IA à l'échelle industrielle devient pratiquement impossible.

Joël Kaseso, un autre journaliste suivant les récits de désinformation explique à Global Voices :

Des ressources existent, mais la plupart sont payantes. Ce qui limite notre capacité à tout analyser dans ce contexte tendu où les relations diplomatiques et sécuritaires avec les pays voisins, notamment le Rwanda, ne sont plus au bon fixe.

Face à cette situation, M. Kaseso  identifie une méthode simple mais critique que la plupart des journalistes utilisent. Il s’agit d’étudier l'intention de l'auteur, le profil de l'émetteur (comptes anonymes versus influenceurs identifiables) et les schémas d'amplification. Mais cela exige du temps et des outils que beaucoup de rédactions n'ont pas.

Le défi s'étend au-delà de la détection. Hobab explique :

Détecter qu'un contenu a été généré ou manipulé à l'aide de l'intelligence artificielle ne constitue que la première étape. Il faut ensuite déterminer si ce contenu est trompeur, identifier sa source, comprendre comment il se diffuse et, surtout, établir dans quel objectif il a été produit. C'est cette chaîne complète de vérification qui demande du temps, des compétences et des ressources.

Cet écart de ressources est crucial car il façonne qui contrôle le récit pendant les crises. Pendant qu'une opération alimentée par l'IA peut générer 318 articles ciblés en quelques jours, une véritable rédaction doit vérifier les sources, contacter les personnes impliquées, confirmer les images et fournir du contexte. Ce qui peut prendre plusieurs semaines.

Quand la désinformation devient une arme officielle

Le rapport d'Anthropic révèle un autre danger non moindre qui met en péril le travail d’investigation des journalistes en RDC. Les accusations de désinformation peuvent elles-mêmes devenir des armes de censure. Hobab pointe un précédent troublant:

Il existe malheureusement des cas où les accusations de désinformation ou de diffusion de fausses informations ont été utilisées dans des procédures visant des journalistes. Le cas de Stanis Bujakera est particulièrement révélateur de cette tension.

Stanis Bujakera, arrêté en septembre 2023 puis condamné en mars 2024 pour des charges liées à la diffusion de fausses informations. Son affaire qui a suscité de vives inquiétudes parmi  les organisations de défense de la liberté de la presse.

Cet état de fait rend perplexe le travail des vérificateurs des faits et crée un dilemme qui noie les efforts des journalistes.  Comment lutter contre la véritable désinformation sans donner aux gouvernements un nouvel outil pour faire taire les critiques. Hobab estime que :

Pour éviter que les politiques de lutte contre la désinformation ne deviennent elles-mêmes des instruments de répression, il faut mettre en place des mécanismes de régulation réellement indépendants et transparents. Le risque est de transformer une réponse à un problème informationnel en un nouveau problème pour la liberté de la presse.

Impact diplomatique

Cherchant à savoir si ces 318 articles générés par l'IA ont-ils vraiment changé quelque chose, Joël Kaseso est direct :

Oui, la désinformation autour des relations RDC-Rwanda a beaucoup fragilisé la position diplomatique et publique congolaise. Cela a alimenté une haine envers les Rwandais et renforcé des faux récits sur le Rwanda.

Hobab reste prudent quant à l'affirmation de causalité directe, mais il note l'impact observable. Une forte exposition à des « récits biaisés, manipulés, fortement émotionnels » qui finissent par être « assimilés à du vrai patriotisme », ce qui rend plus difficile la distinction entre l'information vérifiée et la propagande. Il pointe des conséquences politiques concrètes : des mesures affectant les universités dans les zones contrôlées par l'AFC/M23, des restrictions annoncées par le Burundi contre l'entrée en provenance de zones contrôlées par le M23.

Ces décisions illustrent à quel point le contexte sécuritaire et informationnel régional peut avoir des répercussions concrètes sur la vie des populations.

Au Rwanda, la lecture semble être la même. Manzi [nom d’emprunt], journaliste rwandais explique:

Au Rwanda, nous constatons que la désinformation pro-RDC circule largement. Les citoyens rwandais sont exposés à des récits qui dépeignent le Rwanda comme occupant militaire, ce qui renforce les divisions. Mais un défi demeure. Ici, distinguer entre désinformation malveillante et critique légitime devient politiquement chargé.

Les initiatives encourageantes

Malgré les défis, les journalistes congolais ont construit une véritable résistance. Hobab pointe Kinshasa News Lab, un espace nouvellement formé où les vérificateurs de faits, les professionnels des médias et les formateurs en éducation aux médias se rencontrent pour discuter ouvertement des causes de la désinformation et des solutions possibles. Joël Kaseso souligne les partenariats qui produisent des résultats mesurables:

Les collaborations avec l'IFCN et Meta nous ont beaucoup aidés à combattre les faux récits autour des relations RDC-Rwanda. Le signalement des comptes propagandistes et des trolls a vraiment fait diminuer la désinformation.

Il énumère aussi des outils accessibles qui ne nécessitent aucune licence coûteuse : InVID We Verify, Google Image Search, Yandex, Hive Moderation et Zero GPT pour détecter les contenus générés par l'IA.

La formation des journalistes au fact-checking leur a permis d'analyser de manière critique les contenus en ligne, en séparant la réalité de la fiction. Mais cette formation reste insuffisante pour Hobab qui met en garde :

Le défi n'est plus seulement d'apprendre aux journalistes à vérifier l'information classique. Il faut désormais les préparer à comprendre les mécanismes de l'IA générative, les réseaux de diffusion, les campagnes coordonnées et les nouvelles formes de manipulation.

Il existe un autre risque : l'instrumentalisation du fact-checking lui-même. Le fact-checking est censé constituer l'un des derniers recours pour rétablir une information vérifiée. S'il devient à son tour un instrument au service d'un camp politique, économique ou institutionnel, il perd une grande partie de sa crédibilité.

Ecrit par Jean Sovon